Au quotidien, la peur apparaît dans toutes sortes de situations. Le registre de ce qui concerne la peur, c’est-à-dire la crainte, la méfiance, le doute ou encore la suspicion, est vaste aussi bien de significations que de vécus affectifs. Il peut aussi bien s’agir d’avoir peur de perdre son travail, d’être dupé, d’être moqué, d’être insulté voire violenté. Mais jamais une définition ou un vécu de peur ne fait l’objet d’une condamnation morale. Tout au plus il pourra être dit de négatif d’une personne éprouvant de la peur qu’elle est crédule, naïve voire ridicule, puérile, malade ou paranoïaque. Toutefois il ne saurait être question de dire, par exemple à un enfant, que ce n’est pas bien d’avoir peur du noir et de le punir pour cette faute. Or c’est le cas d’une seule peur appelée la peur de l’autre. La peur de l’autre est la seule crainte considérée comme illégitime et immorale au point de la condamner et de la combattre. De plus, ce sentiment est d’abord relevé par un tiers sous la forme d’une accusation. C’est quand les propos ou le comportement d’un individu sont jugés impropres vis-à-vis de l’« autre » que l’on considère qu’il en a peur. Ces propos et il s’agit surtout si ce n’est seulement de cela, concernent l’autre en tant qu’il est étranger à soi. Et dès lors qu’une affirmation à son sujet ne le met pas en valeur, ne l’intègre pas dans un discours positif et accueillant, alors le sujet de cette affirmation est dans un tord, celui de cette peur de l’autre.
En tant qu’elle est simultanément un jugement, une accusation et une condamnation cette peur de l’autre relève d’un procès d’intention. C’est-à-dire qu’il est question de prêter à quelqu’un ou a son discours des intentions qui ne sont ni prouvables ni vérifiables. Cette peur de l’autre est donc une accusation formellement fallacieuse. Mais alors que veut-elle dire ? Se cantonne-t-elle à cette insuffisance sophistique ? La peur de l’autre se prononce-t-elle quand il n’y a plus rien à répondre à un discours négatif sur cet « autre » ? Pour le moment la peur de l’autre est double, c’est-à-dire d’une part un jugement, une accusation et une condamnation morale ainsi que d’autre part un sentiment qui peut effectivement être vécu.
Pour comprendre ce qu’est cette « peur de l’autre », il faut donc s’intéresser à ce double aspect de l’expression. Dans un premier temps, il s’agit d’essayer de savoir ce que tente de dire cette accusation, d’analyser le mal qu’elle se donne à combattre et ce qu’elle veut par là défendre et protéger, c’est-à-dire cet « autre ». « Comme dirait l’autre » est l’expression populaire qui indique ce que tout le monde dit, et d’une certaine façon l’« autre » ce n’est personne en particulier. Qui est l’autre ? C’est une question incontournable à laquelle il faut répondre. Pour comprendre cette peur de l’autre, une définition de l’altérité est indispensable. En analysant la définition de l’étranger de G. Leblanc une toute autre définition de l’altérité pourra être construite. Elle consiste en une distinction fondamentale entre ce que l’on peut appeler l’altérité indéfinie et l’altérité caractérisée. L’altérité indéfinie concerne toutes les différences particulières qui différencient chaque individu d’un autre et qui possèdent déjà du sens sans pour autant se définir. À cette altérité pure est ainsi distinguée l’altérité caractérisée qui désigne quant à elle toutes les définitions humaines qui portent sur ces différences particulières et qui tranchent le sens qu’elles portent en elles. L’homme et l’animal, la nation et l’étranger, le fidèle et le mécréant sont des exemples d’altérités caractérisées. C’est à travers cette autre définition de l’altérité que la peur de l’autre en tant qu’accusation implicite de racisme sera compris. La politique peut ainsi être considérée comme un des principaux caractérisant de l’altérité, et il convient d’expliquer d’une part comment elle définie l’altérité pour comprendre ce qu’est le racisme et comment il s’inscrit parmi ces différents modes de caractérisation.
Après avoir analysé cette peur comme accusation de haine envers l’autre, il faut, dans cet ordre, se pencher ensuite sur la peur de l’autre comme un sentiment vécu. Il est ici question de comprendre l’origine de cette peur en considérant cette fois l’ignorance ou la méconnaissance sous-entendue par l’expression de « peur de l’autre ». Il s’agit de savoir comment connaître l’autre. En a-t-on peur par ignorance, par une mauvaise connaissance ou par une connaissance insuffisante ? La politique, si elle définie l’autre, ne permet pas de le connaître. Et la difficulté de cette démarche de connaissance de l’autre sera celle consistant à trouver un régime d’objectivité suffisant pour que cette connaissance soit généralement valable et vérifiable. Alors il convient de se tourner vers un critère de définition de l’altérité qui comprend en lui toutes les dimensions de la réalité humaine, c’est-à-dire la culture. C’est à travers les sciences de la culture d’abord fondées par E. Cassirer que cette ambition de connaître l’autre sera entreprise. À travers ce que l’on peut appeler le vitalisme culturel cassirérien la peur de l’autre ne sera non plus considérée comme un mal mais comme un symptôme, celui d’un mal qui touche non pas l’individu en tant que tel mais les hommes à l’échelle des cultures. Alors pourra-t-on se demander si la peur de l’autre n’est qu’un sentiment néfaste ou s’il peut au contraire être sublimé pour être non plus une peur de l’autre mais une peur pour l’autre.
